Jean au monastère d'Orval

Septembre 2017

Je suis de retour au monastère d’Orval où je viens au mois d’août depuis maintenant 32 ans. Les hirondelles sont toujours à l’œuvre, chantant, volant et criant leur joie de vivre. Chaque année, elles arrivent d’Afrique au printemps, et repartent à l’automne en ayant fait leurs nids et leurs petits dans les murs du monastère. Je vous avoue que je suis heureux ici, je rends grâce pour ce lieu de paix où règne un silence léger et épais malgré de nombreux hôtes qui viennent s’y reposer. Ici, ni téléphone ni journaux, pas de nouvelles de notre pauvre monde avec toutes ses angoisses et ses violences, juste le silence profond avec les arbres merveilleux qui entourent le monastère et les deux cygnes qui nagent, ou plutôt glissent majestueusement sur l’étang. Ils sont royaux avec leur long cou et leur regard imposant.

Je profite bien de l’église du monastère pour prier et vivre les offices avec les moines, plus nombreux que l’an dernier. L’église abbatiale, très haute, est un lieu reposant et frais quand il fait trop chaud dehors. Pour moi, ces trois semaines m’aident à me libérer, me guérissent des stress de l’année. J’ai beaucoup de temps pour rendre grâce à Dieu pour ma vie et tout ce que j’ai reçu depuis tant d’années et pour marcher dans les bois. J’ai besoin de ce temps de renouvellement. En septembre, j’aurais un an de plus et, malgré mes 89 ans, ma santé se maintient grâce à Dieu. Les docteurs veillent sur moi ainsi qu’Odile qui est un ange gardien.

Les communautés de L’Arche et de Foi et Lumière continuent à se multiplier et j’espère s’approfondissent malgré les difficultés, les crises et les souffrances de toutes sortes. Dieu veille sur le troupeau. Je n’étais pas à Belfast pour la grande réunion internationale de L’Arche mais j’en ai beaucoup entendu parler et j’ai pu voir les vidéos. Quelle merveille de grâce et de joie ! Merci à Patrick Fontaine et Eileen Glass pour les cinq ans durant lesquels ils ont veillé avec sagesse sur la fédération, et joie pour l’arrivée de Stephan Posner et Stacy Cates-Carney qui sont les nouveaux responsables de L’Arche Internationale. Oui, Dieu veille sur nous tous car Il désire voir les pauvres, les plus faibles intégrés dans la grande famille humaine, ils ont leur place et une place importante pour réenchanter l’humanité et redonner l’espérance dans un monde parfois si angoissé et si instable à cause des violences et des peurs.

Ma plus grande joie de l’année passée c’est ma vie dans ma communauté, dans mon foyer à Trosly. Quel bonheur d’être au milieu de tant de frères et de sœurs dont je connais certains depuis plus de 40 ans. Ils sont vraiment signes d’une présence de Dieu. Ma joie c’est aussi d’être à La Ferme où je donne des retraites et annonce Jésus doux et humble de cœur qui est venu nous réconcilier les uns avec les autres. Œuvrer pour l’unité, c’est œuvrer pour la paix. J’ai donné plusieurs retraites pour les membres de Foi et Lumière et en particulier une qui a réuni les membres de nos communautés de Foi et Lumière de Russie et d’Ukraine, deux pays qui sont en conflit. Au début de la retraite, les Ukrainiens étaient un peu inquiets de cette rencontre avec les Russes mais jour après jour l’unité s’est faite et le dernier jour ils ont dansé ensemble durant la célébration d’envoi. Maintenant que je ne voyage plus, j’ai la joie de m’enraciner dans la vie quotidienne et vivre l’aujourd’hui avec des frères et des sœurs.

Et bien sûr, je continue à écrire ! Mon dernier livre va paraître début septembre en France et j’espère rapidement dans d’autres langues. Il s’intitule « Un cri se fait entendre ». Merci à François-Xavier Maigre qui m’a beaucoup aidé pour l’écrire. N’est-ce pas le cri de tant et tant de personnes qui se sentent perdues, isolées, sans but dans la vie et qui attendent une bonne nouvelle ? Ce livre raconte mon cheminement très personnel à travers ces longues années, avant L’Arche et à L’Arche, et la découverte de cette spiritualité vécue non seulement auprès des personnes avec un handicap mais aussi de toutes les personnes faibles, humiliées, rejetées et perçues comme n’ayant aucune valeur. Nous découvrons au contraire qu’en vivant une relation authentique avec elles, elles nous transforment, nous humanisent et nous rendent plus proches de Dieu.

Dans ce livre je réfléchis aussi sur l’évolution de l’humanité. Où allons-nous ? Peut-on espérer un jour la paix ? Certes, il y a un grand développement des communications mais où sont les signes d’un renouveau de l’humanité ? J’ai l’impression qu’est en train de naître, surtout chez beaucoup de jeunes, une nouvelle espérance, dans l’ouverture des cœurs à une dimension universelle de chaque personne, dans chaque culture.

De nombreuses personnes œuvrent pour que notre planète demeure un lieu de paix et non pas un lieu de destruction, un lieu où la vie des différentes espèces puisse continuer à se maintenir. Ils désirent œuvrer pour la paix, la non-violence et l’unité. Peut-être que cette recherche de paix n’est qu’un mince filet d’eau en face des eaux bouillantes de violences et de peurs mais ce mince filet est là. Il se manifeste chez beaucoup dans le désir de trouver une nouvelle façon de vivre ensemble. Peut-être que le temps de l’individualisme forcené commence à s’éloigner pour laisser la place à un désir d’une vie ensemble où on s’engage les uns avec les autres. Je suis touché par ces communautés nouvelles nées à Paris et ailleurs en France où les gens de la rue vivent avec des volontaires (Association pour l’Amitié, Association Lazare). Les uns et les autres se guérissent et se transforment mutuellement.

C’est un peu comme François d’Assise, au Moyen Age, qui a été transformé quand il a commencé à vivre avec des lépreux qu’il a transformés pour être lui-même transformé. La vision de Jésus est d’annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; cette bonne nouvelle n’est pas le don d’argent mais le don de l’amitié qui révèle qu’ils sont précieux et importants. Cette vision de la communauté n’est pas seulement de vivre sous le même toit mais c’est vivre ensemble avec un projet ou une mission commune. Cette vision n’est-elle pas de plus en plus présente dans certaines entreprises et dans certaines cliniques et services sociaux qui veulent fonctionner comme des communautés où les décisions sont prises davantage en commun et où chacun dans l’entreprise, du plus haut de l’échelle au plus bas, est pris en compte et considéré comme important.

Cela demande que l’autorité soit exercée comme un service en vue de la mission mais aussi en vue du bien-être de chaque personne quelles que soient sa culture, sa religion ou vision politique. Ce mince filet de paix s’élargit alors et s’étend à travers cette vie communautaire où chacun accueille l’autre près de soi comme un frère et une sœur en humanité, on apprend à pardonner, à se réconcilier les uns avec autres. Pour cela il faut approfondir une spiritualité comme une présence, une force qui nous amène à aimer réellement les autres, même ceux qui peuvent apparaitre comme des ennemis.

Je rêve que se réalise la prophétie d’Isaïe au chapitre 11, d’un temps de paix où « le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble, conduits par un petit garçon. La vache et l’ours paitront, ensemble se coucheront leurs petits. Le lion comme le bœuf mangera de la paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l’aspic, sur le trou de la vipère le jeune enfant mettra la main. On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance de Dieu, comme les eaux couvrent le fond de la mer. »

Oui il faut rêver mais il faut aussi œuvrer ensemble pour une unité plus grande dans chaque communauté, dans chaque famille, chaque village, chaque entreprise etc.

Un autre livre paraîtra le 15 septembre : c’est une forme très abrégée de « La communauté, lieu du pardon et de la fête ». Chaque extrait est illustré par un dessin de Sean O’Brien qui en révèle visuellement l’essentiel. Excellent et amusant, et pas seulement pour des gens qui ont de la difficulté à lire ! Merci à Sean pour ses beaux dessins et son amitié.

« Summer in the Forest », le film réalisé par Randall Wright au foyer du Val Fleuri à Trosly, et à L’Arche à Bethléem, a été projeté dans certains cinémas de Grande Bretagne. Un grand succès, très apprécié par les critiques ! Il dévoile les personnes de L’Arche avec toute leur beauté, toute leur simplicité. J’espère que d’ici peu il sera présenté dans des cinémas en France et dans d’autres pays. Merci à Randall qui a fait ce film avec tant de délicatesse en voulant révéler à nos sociétés que les personnes avec un handicap peuvent nous aider à vivre plus humainement.

A l’occasion de la projection de ce film à Londres, avec Céline et David de mon foyer, deux stars du film, nous avons rencontré la reine Elisabeth. J’ai été ému par cette femme qui a maintenant quatre-vingt-dix ans et que j’ai connue quand elle en avait vingt-et-un quand j’étais jeune officier sur le bateau de la Marine britannique qui a transporté ses parents, le roi George VI et sa femme, jusqu’en Afrique du sud. Le voyage avait duré dix-sept jours pour l’aller et dix-sept jours pour le retour. La reine Elisabeth est une femme exceptionnelle, accueillante et bonne, d’une vraie sagesse. Elle règne maintenant depuis 65 ans avec un grand amour et un sens du devoir envers Dieu et son pays.

En ce moment, je lis un livre sur les entretiens entre le Dalaï-Lama et Desmond Tutu, deux hommes de plus de quatre-vingts ans qui ont beaucoup souffert dans leur vie à cause de crises politiques avec la Chine ou en Afrique du sud. Je vois comment la compassion est au cœur du Bouddhisme. Une compassion qui mûrit lentement en chacun à partir de la méditation et le souci du bien-être de chaque être humain et surtout des plus souffrants et des plus rejetés. N’est-elle pas aussi le cœur de l’Evangile : « Soyez compatissants comme le Père est compatissant, ne jugez pas, ne condamnez pas mais pardonnez » (Luc 6, 36) ?

Le Dalaï-Lama dit que chaque matin, au moment de son réveil, ses premiers mots sont des mots pour soulager et soutenir les personnes qui souffrent. J’ai beaucoup à apprendre de lui. Peut-être pourrions-nous quand nous apprenons les drames, les souffrances, les accidents et les attentats dans nos sociétés, prendre un peu de temps pour être en communion avec ces personnes souffrantes. Cette communion peut devenir une prière qui soulage et aide ceux qui souffrent.

20 août

Je continue cette lettre à Taizé, communauté très vivante, fondée en 1940 par Roger Schütz, en vue de créer une communauté protestante, monastique, ouverte à l’accueil d’hommes d’autres églises chrétiennes. Avec les années elle est devenue une grande communauté œcuménique, (il y a plus d’une centaine de frères engagés) qui s’est ouverte pour accueillir des jeunes en recherche — et ces jeunes viennent non seulement de tous les pays d’Europe, mais aussi du monde. En cette fin du mois d’août, 2000 jeunes entre 18 et 30 ans se retrouvent à Taizé et vivent trois longs moments de prière par jour, des moments de réflexions en groupe dans la matinée et des temps de conférences qui sont proposées l’après-midi. J’ai donné plusieurs conférences. Une sur le cœur de L’Arche : la rencontre avec une personne différente qui nous transforme; et une autre, avec un musulman, sur le Dieu tout-puissant, le Dieu humble et la façon dont il intervient dans la création.

Je suis si touché par tant de jeunes qui cherchent Dieu, qui cherchent un sens nouveau à leur vie.

Je t’embrasse,

Jean

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