Jeunes à Taizé

Novembre 2016

Nous voilà au milieu du mois de novembre et vous n’avez pas encore reçu ma lettre de l’automne ! Elle a été retardée. Enfin la voilà !

Fin juillet, dès la retraite sur « Être artisan de Paix » terminée, je suis parti pour un bon moment de repos au monastère d’Orval où je passe mes vacances depuis presque 30 ans. Un temps bien reposant, avec des marches dans la forêt et surtout, des temps pour rester près de Jésus dont l’office des moines qui me fait toujours du bien. Bien sûr je n’ai pas manqué la rencontre annuelle avec les hirondelles, et cette année elles étaient particulièrement nombreuses. Des centaines virevoltaient à une vitesse extraordinaire autour d’un grand hêtre pourpre sans jamais entrer en collision les unes avec les autres. Quelle joie de les voir voleter au-dessus de l’étang pour se rafraîchir et puis repartir ! Ces hirondelles ont une merveilleuse liberté, c’est un chant de joie. Cela m’a beaucoup reposé de les contempler. Ce serait beau si nous, êtres humains, pouvions avoir cette liberté et ne pas entrer en collision les uns avec les autres.

Après Orval j’ai passé un très beau temps à Taizé, communauté fondée il y a 75 ans par Roger Schutz. C’est une si belle communauté œcuménique où des frères, protestants et catholiques, vivent et prient ensemble et accueillent constamment des jeunes de différentes églises ou sans foi religieuse. Durant mon séjour, il y avait 3000 jeunes venus pour une semaine dont chaque journée est rythmée par trois fois une heure de chant et de silence priant. C’est toujours surprenant de voir dans l’église tous ces jeunes assis par terre, entourés d’une centaine de frères en aube blanche ! Quelle expérience de les voir silencieux : une belle espérance ! Beaucoup de ces jeunes venaient de Scandinavie ainsi que de tous les pays d’Europe. J’y ai rencontré des amis comme Olga et Micha, de Foi et Lumière à Moscou.

De retour à Trosly début septembre, j’ai vécu une retraite animée par Laurence Freeman et moi-même. Laurence, prêtre bénédictin, est le fondateur de la communauté mondiale pour la méditation chrétienne, celle-ci réunit à travers le monde des hommes et des femmes qui veulent vivre des temps de méditation en communauté. Durant la retraite nous avons eu chaque jour trois demi-heures de silence en priant et en méditant ensemble. Il y avait une vingtaine de personnes proches des communautés de L’Arche et une vingtaine de personnes représentant cette vaste communauté mondiale pour la méditation chrétienne. C’était très bon de passer ces demi-heures ensemble pour laisser monter ce qui est au plus profond de chacun de nous, laisser monter à notre conscience cette présence de Dieu, cachée au fond de nous. Me revenaient les paroles de Etty Hillesum que je vous ai souvent partagées : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais le plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » Le but de la méditation est d’essayer de dépasser et d’écarter tous les gravats, toutes les saletés, nos egos, nos désirs de pouvoir, pour rejoindre paisiblement Dieu et demeurer en Dieu comme le dit Etty Hillesum. Demeurer dans les bras de Dieu en silence.

Actuellement en France, il y a beaucoup de tensions avec l’Islam comme on peut l’imaginer après les attaques terroristes. On comprend que la peur puisse exister en France et dans d’autres pays, et c’est bien ce que les terroristes veulent créer. La peur du terrorisme que beaucoup assimilent à l’Islam sans réaliser que la violence a sa source dans la politique. J’ai été très touché d’entendre le cri du cœur d’Antoine Leiris, publié sur Facebook, au moment de l’assassinat de sa femme lors des attentats de Paris : « Vous n’aurez pas ma haine. Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. » Comment œuvrer pour qu’il y ait plus de fraternité, ici en France, entre l’ensemble des citoyens musulmans et les autres citoyens français ? Ce n’est pas simple dans la situation actuelle. La peur, la colère et la haine peuvent si vite monter.

Comment être ouvert pour accueillir l’autre, différent. Certes, les personnes islamiques sont souvent enfermées entre elles (comme tout groupe français dans un pays étranger). C’est difficile d’avoir un contact de personne à personne. L’important c’est de se rencontrer et découvrir que chacun est un être humain avec un cœur ouvert, avec une famille, des enfants, des souffrances et des difficultés au travail. Comment cheminer vers plus de fraternité ? Comment créer des ponts et non des murs ? Le monde ne peut avancer vers la paix que si nous reconnaissons que chaque être humain est mon frère, ou ma sœur.

Je viens de lire un magnifique livre intitulé « Nos larmes ont la même couleur » qui témoigne de cet esprit de fraternité. Il raconte l’histoire de la rencontre de deux femmes, l’une est Israélienne et son fils a été tué par un Palestinien tandis que l’autre est Palestinienne et musulmane, et son fils a été tué par des soldats israéliens. Leur amitié à travers leur souffrance commune a transcendé les murs de séparation, l’hostilité, la vengeance et la haine. Elles sont peu à peu devenues amies, sœurs en humanité.

Un excellent livre vient de sortir sur ma sœur Thérèse. Merveilleusement écrit par Anne Shearer qui a recueilli une cinquantaine de témoignages de personnes qui l’ont connue à L’Arche, aux soins palliatifs ou sur le chemin de l’œcuménisme. Thérèse était une vraie lumière de bonté et de compétence. Parfois j’avais un peu peur d’elle parce que quand j’étais petit, avec Bernard mon frère, nous étions souvent vus comme de vilains petits, désordonnés ! Les grands, Bénédict et Thérèse, étaient au contraire très sages. Thérèse était une femme extraordinaire, humble, cachée derrière ses grandes compétences, avec un cœur de bonté, avec un souci pour chaque personne et surtout la personne la plus pauvre. Un livre à lire, en anglais pour le moment.

Un autre livre, écrit par Kathryn Spink, sortira en novembre, et cette fois sur Claire de Miribel. Autant Thérèse était souvent sérieuse, bonne, compétente, autant Claire était comme un chant de joie, elle riait, elle apportait la joie. Et en même temps elle a été d’une compétence extraordinaire comme coordinatrice internationale de L’Arche entre 1984 et 1993. Claire a vécu dans le foyer de Massabielle pendant 36 ans avec une profonde amitié avec Edith et Alfreda, des femmes accueillies dans le foyer avec qui elle vivait. Elle est un exemple extraordinaire pour nous tous.

J’aurais sûrement encore beaucoup d’autres nouvelles à vous donner, mais je voudrais surtout souhaiter à chacun un temps de paix et de joie pour vivre la mission que nous avons. Je suis de plus en plus émerveillé de découvrir comment les personnes fragiles avec leurs handicaps sont source de vie, elles sont de véritables messagers de Dieu. Elles brisent les murs autour de nos cœurs. Elles nous libèrent, elles nous font avancer pour devenir des hommes et des femmes avec des cœurs universels. Dans notre monde où il y a tant de divisions, de murs qui séparent les gens, le rôle de L’Arche est de rapprocher les gens et que nos communautés soient des lieux de paix, source de paix.

Merci pour toutes les cartes et les mails me souhaitant bon anniversaire. 88 ans me paraissent beaucoup !

J’ajoute à cette lettre deux événements qui nous touchent tous. Il y a plus d’un mois, l’ouragan Matthew a frappé Haïti et toute la région du sud du pays a été sinistrée. Le village de Chantal a beaucoup souffert. Les toitures de notre communauté sont détruites. La pluie, la pluie, la pluie… J’ai pu téléphoner à Jacqueline, responsable de notre communauté à Port-au-Prince, qui m’a dit que la route vers Chantal était coupée. Depuis j’ai su que peu à peu l’aide a pu être acheminée.

Mirna, une des responsables de Foi et Lumière en Syrie, dont la mission est de créer des communautés interreligieuses à Alep, est saine et sauve malgré tous les bombardements.

Prions et restons unis dans notre monde si bouleversé.

Je vous embrasse chacun,

Jean

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