Chemins vers la liberté

Jean Vanier n'a pas cherché l'originalité pourtant il a fait preuve de la plus grande originalité en donnant par sa vie et par son œuvre un sens à la souffrance des enfants et des personnes avec une déficience.

Par Jacques Dufresne

Jacques Dufresne, éditeur de l'Encyclopédie de l'Agora sur Internet et du site Appartenance-Belonging; auteur de plusieurs ouvrages dont La démocratie athénienne, miroir de la nôtre, Thomas More, l'expérience de Dieu, et Après l'homme, le cyborg;  a dirigé le groupe de réflexion Philia chargé de formuler une politique sociale basée sur l'inclusion des personnes les plus vulnérables.



La souffrance

La souffrance à laquelle Jean Vanier cherche un sens a d'abord été dénoncée comme absurde par Dostoïevski: «Je le déclare, écrit-il dans Les Frères Karamazov, pendant que j'en ai le temps, je me refuse à accepter cette harmonie universelle; je prétends qu'elle ne vaut pas une seule larme d'enfant, parce que cette larme restera toujours sans rachat: et, par ce fait même que cette larme ne peut être effacée du monde, elle détruit cette harmonie.»

Je ne dis pas que Jean Vanier a pris délibérément le parti de réfuter Dostoïevski. Il aurait ainsi instrumentalisé un amour qui tire tout son sens de sa gratuité. Or, et c'est là l'un des signes auxquels on peut le reconnaitre, il n'est jamais tombé dans le piège de la raison instrumentale. Je dis qu'il a trouvé la joie et la liberté intérieure au contact des plus souffrants des enfants souffrants: ceux qui sont touchés par un double handicap: physique et mental.

«J'ai visité un jour, écrit Jean Vanier, un hôpital psychiatrique, véritable entrepôt de misère humaine. Des centaines d'êtres humains fragiles et vulnérables y étaient couchés, dans un silence de mort. Aucun d'entre eux ne pleurait. Quand un enfant comprend qu’on ne se préoccupe pas de lui, que personne ne répondra à ses cris, il cesse de pleurer. Pleurer demande trop d’énergie. On ne pleure que quand on a l’espoir d’être entendu. »

Cesser de pleurer, non parce qu'on ne souffre plus mais parce qu'on souffre trop: Dostoïevski lui-même n'est pas allé aussi loin dans l'évocation de la souffrance de l'enfant. De là deux des grands thèmes de la pensée et de l'action de Jean Vanier: l'appartenance et l'angoisse.

L'appartenance 

L'appartenance, c'est ce lien vivant avec un milieu lui-même vivant, c'est le don des larmes retrouvé avec la joie d'être entendu: d'où ces maisons de L'Arche qui elles-mêmes ne suscitent le sentiment d'appartenance que dans la mesure où elles appartiennent à un vaste réseau vivant. «Plus nous avançons sur le chemin de la paix intérieure et de l'intégrité, plus le sens de l'appartenance croît et s'approfondit. Ce n'est pas seulement l'appartenance [...] à une communauté qui est en cause, mais aussi l'appartenance à l'univers, à la terre, à l'eau, à tout ce qui vit, à toute l'humanité.»

L'angoisse 

L'angoisse (angustus en latin, étroit), c'est le mal d'une âme qui est à l'étroit dans sa niche. «Quand, écrit Jean Vanier, j'ai commencé à accueillir à L’Arche ces personnes revenues de familles disloquées, d'institutions, d’hôpitaux psychiatriques, j’ai pris conscience de l'intensité de la souffrance et du chaos intérieur qu’engendre un sentiment aigu d'isolement. Bien sûr, on peut étouffer ce sentiment en se jetant dans l'activité et en recherchant le succès, Étant jeune, c'est ce que j'ai fait. C’est ce que nous faisons tous. Nous possédons généralement l'énergie nécessaire pour réaliser des choses qui nous donnent un sentiment d’importance et l'impression de vivre. Mais, lorsqu'on n’y arrive plus, qu’on ne peut plus être actif ou créatif, on redevient conscient de cette souffrance intérieure. Cette souffrance est un élément fondamental de la nature humaine; nous pouvons chercher à l’oublier, à la cacher de mille manières, elle est toujours là. Cette angoisse est inhérente à l’être humain, car rien dans l'existence ne peut satisfaire complètement les besoins du cœur humain.»

Cette angoisse étant plus manifeste chez les personnes les plus souffrantes et les plus isolées, entrer en communion avec ces personnes c'est prendre conscience de la même fragilité en nous, généralement occultée au fond de notre être. C'est ainsi qu'on peut réussir l'acte philosophique par excellence, se connaître soi-même, par une compassion rappelant celle du Bon Samaritain, plutôt que par une opération exclusivement intellectuelle. 

La liberté

La route de Jean Vanier croise celle de Kierkegaard au seuil de l'angoisse, mais aussi sur les chemins de la liberté. « Chemin vers la liberté » est le titre de l'une des conférences que Jean Vanier donna en 1998, dans le cadre des Massey Lectures de Radio Canada, lesquelles furent rassemblées ensuite dans un ouvrage intitulé Accueillir notre humanité. Jean Paul Sartre avait intitulé l'un de ses romans Les chemins de la liberté. En reprenant à son compte ce titre qu'il n'ignorait sûrement pas, Jean Vanier a-t-il voulu indiquer qu'on pouvait renouer par-delà Sartre avec un existentialisme chrétien dont Kierkegaard était l'ancêtre?

Entre la liberté selon Kierkegaard et la liberté selon Vanier, la ressemblance est frappante. Pour l'un et pour l'autre, l'angoisse en est la condition et le but est atteint quand les finitudes ont été dépassées dans et par la foi. «L’angoisse, écrit Kierkegaard, est le possible de la liberté, seule cette angoisse-là forme par la foi l’homme absolument, en dévorant toutes les finitudes, en dénudant toutes leurs déceptions.» «Notre cœur humain, en effet, écrit de son côté Jean Vanier, est inquiet, assoiffé de plénitude et d'infini. Il ne peut se satisfaire du limité, du fini. Depuis ses origines, l'humanité cherche à aller plus loin, plus haut, plus profond, à la découverte du sens caché de l'univers.» Ce sens se révèle à nous au fur et à mesure que nous nous détachons de ce qui fait notre puissance et notre importance dans la société, pour mieux appartenir à l'univers. Dialogue avec l'univers, dialogue avec l'autre, dialogue avec soi-même, trois relations indissociables aux yeux de Jean Vanier. Sur ce point précis, la parenté de ce dernier avec Buber, l'un des rares auteurs qu'il cite, semble plus grande que sa parenté avec Kierkegaard. «Pour Buber, ''au commencement est la relation''. Il part du principe que l'être humain est par essence un homo dialogus, que la personne est incapable de se réaliser sans communier avec l'humanité, avec la création et avec le Créateur. L'être bubérien peut également se définir comme un homo religiosus, car l'amour de l'humanité conduit à l'amour de Dieu et réciproquement. La divine Présence participe à toute rencontre authentique entre les êtres humains et elle habite ceux qui instaurent un véritable dialogue: ''Le céleste et le terrestre sont liés l'un à l'autre. La parole de qui souhaite parler avec l'être humain sans parler avec Dieu ne s'accomplit pas; mais la parole de qui souhaite parler avec Dieu sans parler avec l'homme se perd.''»  Comprendre Buber, c'est déjà comprendre Jean Vanier. 

Le bonheur

Un Jean Vanier qui a si bien fait place au plaisir dans sa conception du bonheur qu'il s'est ainsi prémuni contre une complaisance dans la souffrance toujours à craindre dans une vie comme la sienne. Dans le sillage d'Aristote, il a su éviter un autre piège, celui du dualisme corps/esprit. Écouter les gens, toucher la réalité et d'abord le corps, ce sera son grand souci. L'union substantielle de l'âme et du corps est au cœur de la conception de l'homme d'Aristote et de saint Thomas. Jean Vanier ne pouvait, tant l'incarnation lui importait, qu'adhérer sans réserve à des pensées comme celle-ci: «Rien dans l'intelligence qui n'ait d'abord passé par les sens.» Il poussera par la suite l’importance qu'il accordait aux sens jusqu'à parler du corps comme s'il incluait l'âme. Si bien qu'en l'écoutant ou en le lisant, on en vient à se demander s'il n'a pas subi l'influence de Nietzsche sur ce point, non pas le Nietzsche qui méprisait les faibles et dont personne n'est plus éloigné que Jean Vanier, mais le Nietzsche qui faisait l'éloge de la sagesse du corps, qui disait «il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse» et qui écrivait des pensées comme celle-ci: «que votre amour soit de la compassion (Mitleiden) pour des dieux souffrants et voilés.»

«L'insensibilité n’a rien d'humain», dit Jean Vanier à propos de la tempérance . Une remarque qui pourrait passer pour banale dans un autre contexte, mais qui dans le contexte actuel, marquée par l'indifférence à l'isolement de l'autre, devient une précieuse indication: «Celui qui n'éprouve aucun plaisir dans la pratique des bonnes actions n'est pas un homme vraiment bon.»


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