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Thérèse Vanier, une grande dame au service des plus vulnérables

La Croix
Patrick Verspieren sj

Thérèse Vanier s’est éteinte le 16 juin à Londres, à l’âge de 91 ans. Rares ont été les publications françaises à annoncer son décès et à rappeler le souvenir de cette femme discrète et courageuse qui avait consacré sa vie au service des malades en fin de vie et des personnes les plus délaissées de la société en raison de déficiences mentales. Elle avait joué un rôle capital en France dans la diffusion des intuitions et du savoir-faire de Saint-Christopher’s Hospice, la maison médicale où ont été inventés les soins palliatifs.

Une jeunesse courageuse

C’est en Angleterre que naît Thérèse Vanier, en 1923, de parents canadiens. Son père, militaire puis diplomate, s’était distingué pendant la première Guerre Mondiale. Nommé en 1938 ministre plénipotentiaire du Canada en France, il traverse la Manche avec sa famille en juin 1940, puis il oblige sa femme et ses enfants à quitter Londres soumise à des bombardements intensifs et à revenir au Québec. À 19 ans, Thérèse n’en retourne pas moins en Angleterre, en traversant l’océan dans l’autre sens, au risque de la rencontre de sous-marins ennemis. Elle s’y engage dans le service féminin de l’armée canadienne. Son bilinguisme français-anglais la fait choisir comme agent de liaison avec les Forces Françaises Libres. Envoyée sur le territoire français après le débarquement de 1944, elle y fait preuve de dons d’organisation et d’un courage qui lui vaudront le grade de capitaine et la Croix de Guerre.

La paix revenue, elle mène en France puis en Angleterre, à Cambridge, de brillantes études de médecine qui lui valent d’être nommée médecin hématologue au Saint-Thomas Hospital. Une carrière hospitalière s’ouvre devant elle, correspondant au statut social de sa famille. Son père, en effet, après avoir été ambassadeur du Canada en France, devait terminer sa vie comme Gouverneur général du Canada.

Au sein des communautés de L’Arche

Thérèse s’intéresse cependant de plus en plus près au projet, puis à la réalisation de son frère Jean, officier de marine qui abandonne sa carrière en 1964 pour vivre en communauté avec des personnes affectées de handicaps mentaux, dans le village de Trosly-Breuil, à proximité de Compiègne. Jean Vanier donne à cette communauté le nom de « L’Arche ».

À Pâques 1971, Thérèse participe avec de nombreuses personnes atteintes de handicaps mentaux au pèlerinage international organisé à Lourdes par son frère Jean. Elle en revient, semble-t-il, marquée de manière décisive. En tout cas, en 1972, elle crée la surprise en donnant sa démission de l’hôpital Saint-Thomas, pour aller soigner des malades en fin de vie à Saint-Christopher’s Hospice, institution alors marginale dans le système de santé anglais. Elle y rejoint sa fondatrice, le docteur Cicely Saunders, dont elle avait fait la connaissance à Saint-Thomas.

Simultanément, Thérèse cherche à établir en Grande-Bretagne des communautés où vivraient ensemble des personnes atteintes de handicaps mentaux et des « assistants », à l’image des communautés de L’Arche suscitées en France, puis en d’autres pays, par Jean Vanier. La première de ces communautés anglaises ouvre en 1974 dans un ancien presbytère anglican cédé par l’archevêque, près de Canterbury. Sous la direction de Thérèse, la communauté découvre vite et met en valeur les capacités de personnes que la société traitait jusqu’alors comme des êtres essentiellement passifs. Thérèse déploiera ensuite une grande activité pour fonder d’autres communautés en Grande-Bretagne, puis pour coordonner le développement de L’Arche en Europe du Nord.

Une ambassadrice des soins palliatifs

Thérèse devient en même temps un véritable agent de liaison au service du développement des soins palliatifs, spécialement dans les pays francophones. Bilingue, bonne communicante, s’exprimant avec beaucoup de clarté et de sensibilité, elle cherche à lever les réticences qui demeurent nombreuses en bien des pays. Non sans se heurter parfois à de multiples objections et même essuyer de véritables refus de principe, comme c’est le cas en 1976 au CHU parisien de la Pitié-Salpetrière, où elle a été invitée à présenter son expérience.

Thérèse Vanier vient alors assez régulièrement en France animer des sessions, séminaires, journées de formation sur les soins palliatifs. Les quelque 500 médecins, infirmières, psychologues, aumôniers d’hôpitaux et visiteurs de malades qui l’ont entendue en 1983 et 1984 dans les sessions organisées par le Centre Sèvres gardent le souvenir d’une femme convaincue, bonne pédagogue, parlant avec une grande délicatesse et une émotion contenue de ses patients, de leurs souffrances, et du soulagement qui peut – et donc doit – leur être apporté.

En 1987, elle est l’instigatrice du premier colloque francophone organisé à Saint-Christopher’s Hospice. Colloque qui sera suivi par bien d’autres, pour le bénéfice de centaines de soignants francophones.

Thérèse Vanier aura ainsi été, avec le docteur Balfour Mount, canadien lui aussi, le maillon essentiel de la transmission de l’expérience acquise en Grande-Bretagne et au Québec dans le domaine des soins palliatifs.

Un engagement dans le mouvement œcuménique

Femme d’une grande foi, profondément catholique, Thérèse a constamment souffert de ce que la vie partagée dans les communautés de L’Arche ne pouvait inclure de célébration eucharistique, et que catholiques, anglicans et protestants devaient se séparer et participer à des services religieux différents. Cela la poussa à intervenir et à écrire sur les questions œcuméniques et le dialogue interreligieux. Elle publia notamment « Nick ou le pouvoir d’aimer » (Sarment, Éditions du Jubilé, 1998), petite biographie spirituelle de son ami Nick Elleker, personne en situation de handicap membre de la communauté de L’Arche Lambeth, anglican et défenseur du mouvement œcuménique.

Sources :

Thérèse VANIER, « Souffrance multiforme », Laennec, printemps 1984, numéro double : La souffrance de celui qui meurt, p. 8-10. L’Arche internationale, « Décès de Thérèse Vanier », Consulter l’article

Dr M.H. SALAMAGNE, « Hommage au Docteur Thérèse Vanier », 17 juin 2014, Consulter l’article

Sandra MARTIN, « Dr. Thérèse Vanier taught lessons in dying and healing », The Globe and Mail, 27 juillet 2014, Consulter l’article